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Exemple I : Lecture Méthodique de L’Île des Esclaves, scène première

Lecture Méthodique de L’Île des Esclaves, scène première
Lecture Méthodique de L’Île des Esclaves, scène première

Introduction

Jouée pour la première fois le 5 mars 1725, La pièce de Marivaux L’île des esclaves a été considérée par les spectateurs de l’époque comme une fantaisie comique, alors qu’elle est vue de nos jours comme une utopie sociale. L’exposition de l’intrigue dans la scène première de cette pièce en un acte invite-t-elle le lecteur-spectateur à cette double lecture ?

(lecture)

En fait nous sommes en présence d’une théâtralité ambiguë à la fois celle attendue de l’exposition d’une comédie, mais aussi l’annonce d’un drame. Dès lors quel est l’enjeu de ce texte : un simple changement de rôles, théâtral ou une réflexion idéologique sur le rôle de chacun ? Et si nous sommes dans une utopie à la fois théâtrale et idéologique, y-a-t-il rébellion de l’esclave ou révolte du maître face à de nouvelles règles ?

 

I/ Théâtralité

Pour le lecteur : référence explicite au monde du théâtre :

*Didascalies initiales "Acteurs" et non "personnages", "la scène", "le théâtre représente"

"Iphicrate avance sur le théâtre"

 

Pour le lecteur et le spectateur :Théâtralité de comédie dès les premières répliques :

* "Arlequin" "Mon patron" : couple comique du maître et du valet d’autant plus codé qu’Arlequin a sa bouteille de vin et qu’il va utiliser les lazzis habituels de l’acteur/personnage de Commedia dell’arte (siffler, chanter, badiner, rire, vin cf. Didascalies)

*De même le rôle du maître est affecté de didascalies plus psychologiques et sérieuses, (tristement, ému)

*La relation linguistique est conforme à ce code au début tutoiement du valet et vouvoiement du maître.

Pour lecteur et spectateur : théâtralité d’exposition dès le début :

*La didascalie initiale annonce un titre connu du lecteur et du spectateur : "île" élément partiellement confirmé par le décor : (une côte, pas forcément une île)

*Les 5 premières répliques exposent

La situation de jeu : le couple maître valet et précisent le lieu "dans cette île"

L’enjeu : "que deviendrons-nous ?"

Les circonstances d’arrivée ici : "tempête, noyade".

*Les répliques 8 et 9 d’Iphicrate préciseront la particularité de l’île.

Mais cette exposition pose un certain nombre de questions aussi bien au lecteur qu’au spectateur

*Comment Iphicrate sait-il que c’est une île et cette île-là précisément ?

*Pourquoi Iphicrate envie-t-il ses camarades noyés, et pourquoi révèle-t-il ce qui va le détruire ?

*Pourquoi Arlequin parle-t-il "d’avoir même commodité" à propos de cette noyade ?

*Pourquoi cette "comédie" commence-t-elle sous le double signe de la tristesse : (didascalie définissant Iphicrate, et "histoire" imaginée par Arlequin dès sa deuxième réplique : "devenir maigre et étique" (le comble du malheur pour un Arlequin typé comme "gourmand").

 

II/ Un enjeu d’abord théâtral

*La didascalie initiale fournit une première réponse à ces paradoxes : le premier défi est théâtral, c’est un défi d’Acteurs et non de personnages : Arlequin est d’abord un "rôle" et maître en est un autre

*D’ailleurs ce "maître" a d’abord une fonction strictement théâtrale de "meneur de jeu, quasi metteur en scène" :C’est lui qui ouvre le jeu en appelant son partenaire comme dans un jeu de clown : "Arlequin ?", et l’autre accepte la règle normale du jeu qu’il connaît bien : "Mon patron"

*C’est lui qui, après être entré sur le théâtre (donc acteur et pas personnage qui serait entré sur la plage), pose l’enjeu : "Que deviendrons-nous ?" et définit le lieu exactement comme l’auteur "dans cette île" répond en partie à la proposition de l’auteur : "La scène (c’est à dire le plateau) est dans l’île". Il précisera (toujours meneur de jeu la suite plus tard réplique 8) "dans l’île des esclaves", dont il définira les règles avant de conclure réplique 9 "Je crois que c’est ici", créant dans l’ici-maintenant du jeu l’espace de la fiction.

*Et si l’acteur Iphicrate est triste en entrant c’est que, comme le personnage de fiction Iphicrate, il va devoir changer de rôle et jouer un rôle qu’il connaît mal, celui d’Arlequin, lequel se sent devenir "maigre et étique" à la perspective de devoir lui aussi renoncer à son rôle "plein". Et si tous deux désirent la même commodité de se noyer, c’est que comme leurs "camarades" (autre terme de troupe de théâtre) ils préféreraient ne pas jouer ce jeu dont ils ignorent les règles ("Que deviendrons-nous ?").

*D’ailleurs la suite de scène montre bien cette difficile adaptation aux nouvelles règles autant pour les acteurs réels de théâtre qui inversent leurs rôles, que pour les personnages fictifs de la fable idéologique.

 

III Une difficile adaptation aux nouvelles règles.

*Dès le début le couple éclate mêlant le nous du destin collectif au Je du destin individuel, et curieusement le premier à le faire est Arlequin, celui que l’enjeu idéologique avantage pourtant "Mon sentiment".

*Ensuite même si le rapport entre le volume des répliques s’inverse (d’abord Iphicrate parle plus, puis c’est Arlequin) et si Arlequin a le "dernier mot" dans une réplique quadruplement "autoritaire", qui fait basculer le champ lexical de l’autorité de la bouche d’Iphicrate à la sienne, la métamorphose prend mal, à la fois idéologiquement et théâtralement.

*Si Arlequin arrive facilement à tutoyer son ex-maître, Iphicrate continue à tutoyer Arlequin, et continue à vouloir le battre (dernière didascalie) mais ce faisant il "joue" mal à la fois théâtralement et idéologiquement : - un maître ne se bat pas à l’épée contre un valet, et c’est le valet Arlequin qui utilise normalement le lazzi de la poursuite avec une arme mal adaptée (la batte d’Arlequin précisément, fausse épée de bois) - et il use difficilement et sans conviction de l’argument "sentimental" : "Mon cher Arlequin", "Ne sais-tu pas que je t’aime ?", qui n’appartient aucunement au rôle du "Maître", théâtralement et socialement, ce qui explique la réponse ironique d’un Arlequin qui ne peut croire ni théâtralement ni idéologiquement à un tel argument ; "Mon cher patron" : dès lors le public ne peut être convaincu de cette métamorphose des acteurs sur le théâtre, ni de celle des personnages dans leur idéologie sociale.

*D’ailleurs dès la didascalie "retenant sa colère" Iphicrate révèle sa difficulté : un maître n’a pas à retenir sa colère, donc il n’est plus un vrai maître. Et si l’acteur la retient vraiment, on ne verra pas le jeu, donc bon acteur dans le résultat, il ne permettra pas de voir l’état du personnage, ou s’il montre le jeu, devenu bon acteur dans l’exécution de la didascalie, il deviendra aussi mauvais personnage pour la fiction : on verra qu’il se retient, donc on ne croira pas à ses arguments !

Iphicrate a le choix "impossible" d’être ou mauvais acteur, ou mauvais personnage !

*De même Arlequin hésite entre son ancien rôle et son nouveau dans la série de répliques marquées par la suite de didascalies : indifféremment (hésitation) riant (retour au naturel d’Arlequin), se reculant d’un air sérieux (difficulté marquée par le recul et l’air ).

*Enfin le champ lexical du péril également partagé par Arlequin et Iphicrate révèle que l’enjeu théâtral est aussi périlleux que l’enjeu idéologique qui ne devrait affecter qu’Iphicrate.

 

Conclusion

C’est d’ailleurs parce qu’Iphicrate, acteur maître du jeu doit inventer le jeu dont les règles le privent de son pouvoir (un peu comme le Prince de La Double Inconstance III, 5), que l’enjeu théâtral est vraiment porteur de l’enjeu idéologique qu’il "expérimente" concrètement.

Et la "révolte" se situe moins dans la fiction (puisque celle-ci ne propose qu’une nouvelle règle à appliquer, donc Arlequin ne se révolte pas : il applique la règle de l’île) que dans le réel du jeu théâtral qui bouleverse, lui, ses propres règles.

Pas étonnant alors que ce soit Iphicrate, maître doublement déchu sur le théâtre et dans la fiction, qui réalise l’acte de révolte en "poursuivant Arlequin l’épée à la main" et en refusant le vouvoiement à son nouveau maître, contrairement aux règles de l’île, mais en appliquant (mal) les nouvelles règles de "la scène" : il est un valet "mal em - bouché" !.

 

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par Jean - le 19 mars 2002 -


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