I/ Une énonciation/réception particulière
Lart est un acte de production sociale inscrit dans le réel du monde.
Sans préjuger de ce qui fait quun acte social parmi dautres est artistique ou non, (vaste débat autant philosophique, questhétique, sociologique et commercial) lart littéraire est un acte dénonciation/réception "réversible", dabord fondé sur un pacte qui fait quun marché de la réception reconnaît la production dun texte. Cela sétablit alors selon une relation réelle et réversible Auteur / Lecteur (certes lauteur produit un texte, mais puisque celui-ci nexiste que lu, cest le lecteur qui actualise ce texte) quon peut schématiser ainsi :

Le texte théâtral lu utilise exactement le même système dénonciation/réception, (sans niveau II a).
Le texte théâtral joué instaure un relais supplémentaire "réel" : lacteur, ce qui transforme le schéma précédent ainsi :
Le théâtre est donc toujours inscrit dans lici-maintenant de lacteur/lecteur/spectateur (posture de réception dun texte/partition produit par un auteur et non un narrateur) : lénonciation fondamentale du théâtre se produit dans du réel : une scène : espace limité, une bouche de lecteur, un corps dacteur, des corps de spectateur : le personnage nest quune fiction née des mots (lus par le lecteur, dits par lacteur), ce nest que le produit dune production langagière, ce nest pas le moteur dune interprétation.
"Le mode dexpression au théâtre ne consiste pas en mots, mais en personnes qui se meuvent sur scène en employant des mots." (Ezra Pound)
"Le théâtre n'est pas un lieu où nous figurons, mais un lieu où nous passons avec et que nous avalons. Le lieu où nous mangeons le temps visiblement et en parlant. L'acteur n'est instrument de rien, ni outil de personne : il ne figure pas. C'est un parlant qui tient dans sa bouche l'espace en vrai, tout un théâtre entre ses dents, un porteur de paroles, orant et carnassier."
(Valère Novarina, Texte de présentation de "La chair de l'homme", 1995)
II Une partition à lire avant de linterpréter.
"En Fac", "au bac", vous nêtes ni acteur, ni spectateur : vous êtes lecteur : donc gardez la posture de lecteur, y compris et surtout lors de la lecture. Cela implique que pour vous dans "lici-maintenant" de létude du texte tout est texte et peut être objet détude : le titre, la didascalie initiale (liste des personnages, indication de décor) dont le fonctionnement diffère pour lecteur et spectateur. Donc il faut lire aussi les didascalies et il faut lire le texte à dire comme un musicien déchiffre une partition : sans interprétation.
Lire simplement la langue : cest à dire la ponctuation, les temps des verbes, les indices de lieu. Cest cela qui donne, en lecture, conscience de "lici-maintenant" dune part, et dautre part, du jeu "En scène / Hors scène", dont on parlera plus loin, mais qui est lun des "moteurs" du jeu théâtral, notamment dans la théâtralité classique, et plus généralement lors des scènes dexposition.
Premier exemple de cette importance dune lecture qui tient compte des didascalies initiales et renseigne le lecteur : dans LIle des esclaves, Marivaux annonce sa distribution en écrivant Acteurs et non Personnages.
Ceci indique que nous avons à faire à un véritable auteur de théâtre qui ne confond pas les deux énonciations, lune réelle (celle de lacteur/lecteur), lautre fictive (celle du personnage, uniquement produite par la fiction du texte).
Ce constat (vérifié aussi par le fait que Marivaux écrivait pour une troupe dacteurs précis, au point que les noms de personnages peuvent être simplement ceux des noms de scène des acteurs : Sylvia de La Double Inconstance par exemple), trouve tout son intérêt dans sa relation avec trois autres traits de lecture :
1/Le fait que les deux premières répliques des acteurs les "nomment" à la fois comme acteur de théâtre "Arlequin" et comme personnages dans un rapport de jeu "Arlequin - Mon patron". Il nest pas besoin de mettre dintention de jeu pour faire exister cette double réalité : "on est au théâtre dans une comédie", et "ces deux acteurs occupent un rapport fictionnel maître-valet", il suffit de lire les deux exclamations comme telles pour "dire" cela.
2/La première didascalie dit "La scène est dans lîle des Esclaves". On peut, bien sûr lire cela comme allant de soi, et lire "scène" comme équivalent de "laction". Mais on est tout à fait autorisé à lire "scène" comme le lieu précis sur lequel jouent les acteurs et y voir une confirmation de la "spécificité" théâtrale des didascalies de Marivaux.
3/Dès lors il suffit de lire exactement les mots du texte dIphicrate, après quil a dit dans la 8ème réplique : "Nous sommes dans lîle des Esclaves". Il ajoute très précisément ceci dans sa 9ème réplique : "je crois que cest ici".
Une telle réplique si elle est lue sans présupposés par un "acteur" (et non un personnage) dit exactement la même chose que la didascalie initiale : Iphicrate fait exister sur la scène, ("ici"), et maintenant, ("cest"), lîle des esclaves, simplement par quil le "[croit]" : cest exactement cela lénonciation théâtrale : il suffit que le comédien "croie" que la scène est dans lîle des esclaves et (même sans décors) "cest ici", pour lacteur comme pour le lecteur/spectateur.
Dailleurs cest à partir de cette réplique qui installe la théâtralité de la scène telle que lauteur lexige dans sa didascalie, que la fiction va changer de sens et que les "acteurs" vont changer de rôle, non pour des raisons psychologiques de "personnages", mais pour des raisons théâtrales de modification de codes : quand la scène est dans lîle des esclaves, "Arlequin" devient "patron" !
Et ce nest que si lacteur qui donne voix et corps à Iphicrate, "dit" cette phrase comme une "vérité", et non comme un cliché conversationnel avec "ton" présupposé (inquiet ?) que le spectateur "raccordant" à linformation déjà connue par le lecteur (de didascalie) entre vraiment dans la théâtralité spécifique de cette oeuvre.
Deuxième exemple : La didascalie qui établit la liste des personnages de Le Cid.
Cette liste est établie selon un ordre social qui part du roi jusquaux pages, qui tient dabord compte de lordre féodal (Roi puis Infante, Diègue avant Gomès) puis de lordre hommes - femmes (lInfante, "hors classe" puisque définie comme Infante de Castille a été située tout à fait normalement après le Roi de Castille) : tous les hommes de même rang social sont nommés avant les femmes.
Conscient de cela, le lecteur peut sétonner de ce que les "définitions de fonction des personnages" qui font justement (ordre féodal) dépendre Chimène de son père Gomès, aient fait dabord, bizarrement (ordre amoureux ?), dépendre Rodrigue de Chimène non encore apparue dans la liste ! Est-ce signal du dilemme "honneur / amour" ou signe dun enjeu plus profond : et si, en dépit du titre, le Cid, qui semble caractériser un héros éponyme, la véritable héroïne était Chimène, ainsi que cela apparaissait dans la mise en scène de Gérard Desarthes (Bobigny, 1987)
De plus, quand il lit la scène 1 de lacte I, sans préjugé autre que les informations déjà contenues dans la partition, le lecteur en sait plus que le spectateur : en effet il sait que laffirmation de Gomès, rapportée par Elvire, sur la certitude de sa nomination est fausse : puisque Corneille a distribué ses personnages selon lordre féodal, Gomès (second prince du royaume) ne peut être nommé à un poste qui revient "légitimement" à Diègue.
Corneille révèle en fait dès la liste des personnages (et non des acteurs) que son propos est peut-être plus politique que simplement théâtral. En fait cest dans sa capacité à scénographier laction quil se révélera dramaturge.
Toujours dans la lecture des didascalies, il est important de noter le système choisi de découpage en Actes et scènes, ou en Tableaux ou labsence de découpage.
Ce dernier cas présuppose un lieu unique et un temps diégétique, (qui caractéise lunivers spatio-temporel de la fiction), identique au temps réel de la représentation : cest le cas de Le roi se meurt de Ionesco, où lactrice qui joue la Reine Marguerite a pour fonction (entre autres) de signaler cette adhésion en affirmant à diverses reprises la fin inéluctable du roi : "Tu vas mourir dans vingt-cinq minutes.", "Tu vas mourir à la fin du spectacle."
Mais les deux autres "découpages" permettent de décaler ces deux univers spatio-temporels : celui de la scène et celui de la fiction. Théoriquement le découpage "classique" Acte / Scène garantit une esthétique de la continuité et de lunité de lieu et de temps. Lacte correspond à la fois à une réalité matérielle : (le temps mis par les bougies déclairage à se consumer) , et à une réalité spatio-temporelle : au moins celle de la continuité des actions exposées, puisquen théorie cest une entrée ou une sortie de personnages qui assure le changement de scènes à lintérieur dun acte.
En fait, seul le théâtre classique, (soit 70 ans de lhistoire mondiale du théâtre et uniquement dans le théâtre français : cest dire si ces règles théâtrales considérées comme absolues dans les manuels de littérature classiques sont très relatives et minoritaires pour rendre compte de ce quest la théâtralité !) respecte scrupuleusement cette contrainte.
Ainsi la lecture du premier acte de Le Cid (oeuvre baroque, il est vrai) infirme déjà cette règle : on change de lieu à chaque scène, mais il semble bien y avoir antériorité dune scène par rapport à la suivante. Dailleurs dans lesthétique baroque, quelle soit traitée par tableaux, (comme étaient conçues dans leur écriture les pièces de Shakespeare qui pouvaient disposer de plusieurs versions selon lacteur qui jouait le rôle, et le public attendu), ou par scènes, les actions de deux séquences successives, voire espacées, dans le temps de la représentation, peuvent être simultanées dans le temps et lespace diégétique de la fiction (As you like it, Shakespeare)!
Dans le théâtre romantique, il peut y avoir (Lorenzaccio, transition acte I/ Acte II) une scène 1 qui se situe le 29/12 dans l'exacte continuité de l'acte précédent, totalement coupée (4 jours) de la scène 2 suivante (02/01), elle-même isolée (la veille), de l'unité temporelle des autres scènes de l'acte (03/01).
Lécriture contemporaine ne renonce pas à mettre en scène dans le même temps des événements situés en "flash-back" par rapport à laction principale : (Jacques & son maître : la scène de Justine, ou lépisode de Mme de la Pommeraye).
En tout état de cause, cest la lecture attentive des didascalies et du texte à lire qui permet de se rendre compte de limportance de ces données qui ne se limitent pas aux indications de décors (lesquelles peuvent excéder la valeur dindication spatio-temporelles : que faire des coups anglais de lhorloge anglaise de La Cantatrice chauve pour caractériser lespace-temps de cette pièce ? Le lecteur connaît leur particularité, mais le spectateur ? Et que faire de la didascalie initiale de Gibier du temps de Gabilly ?).
Lespace excède la scène :
à la fois dans lénonciation réelle : jouer Aristophane a-t-il le même sens dans la Cour dhonneur du palais des papes dAvignon, ou dans la cour intérieure formée entre trois immeubles HLM de Sorgues (banlieue dAvignon : expérience faite par le Théâtre du Fil pendant le festival dAvignon 1989)
et dans lénonciation fictionnelle : laction de Le Misanthrope se joue-t-elle dans le salon de Célimène ou à la Cour, et celle de Tartuffe se limite-t-elle à lappartement dOrgon ?
Mais lespace signalé dans le texte par les didascalies peut être très chargé de significations : ainsi dans La Double Inconstance quand Arlequin exerce son pouvoir sur le Seigneur et sur le Prince (acte III, 4 & 5) il laisse le premier faire 5 pas avant de le rappeler, alors quil nen laisse faire que 2 au Prince ! (Après avoir démontré, par la lecture des didascalies initiales de LÎle des Esclaves combien Marivaux a le sens de "lespace théâtral" de telles précisions didascaliques ne peuvent être par hasard, comme la démontré Patrice Pavis dans Marivaux à lépreuve de la scène, PUF 1986). De même Vitez montre très bien (LÉcole, POL, 1994) combien le fait que Orgon soit caché sous la table suffit pour que la scène apparaisse comme destinée à perdre Tartuffe, quoi que fasse Elmire qui peut donc dire le texte au premier degré, sans feindre un amour quelle naurait pas : de toutes façons, à cause de cette donnée spatiale, même si elle fait une "vraie" déclaration à Tartuffe, lacteur Orgon et le spectateur ne peuvent que croire à un jeu destiné à révéler qui est le vrai Tartuffe. Voir aussi limportance du "petit coin" où se tient Alceste dans Le Misanthrope, et celle du "Prends un siège Cinna" dit par Auguste dans Cinna qui instaure le rapport de force entre le "généreux" empereur et le conjuré, ou encore lordre de Salluste à Ruy Blas de fermer la fenêtre pour interrompre sa diatribe de "premier ministre" : cest par leur prise en "corps" de lespace réel que les "acteurs" affirment les rapports de force qui régissent la fiction, tout autant que par les mots.
De même le rapport au temps est-il révélateur des enjeux.
Outre ce que suggère la succession des scènes, il faut considérer la valeur des récits, et surtout décider que le "présent" des textes de théâtre est toujours, a priori, un vrai présent. Ainsi les trois soeurs de loeuvre de Tchékov peuvent se définir comme étant le passé, le présent, le futur. Et le palais du prince de La Double Inconstance est le présent qui sépare un passé mythique (celui du village où Sylvia et Arlequin ne se posent aucune question sur un amour qui va de soi et qui doit durer toujours, et un futur qui installe un "amour" raisonné et raisonnable organisé par le Prince, entre un passé de Nature et un futur de Culture....)
Particulièrement important le rapport au temps qu'instaurent les premières répliques :
"Oui c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille" (Iphigénie, Racine). (L'acteur décide son personnage)
"Ce qu'il est beau le jardinier !
Tu penses ! C'est le jour de son mariage.
Le voilà monsieur votre palais d'Agamemnon !" (Électre, Giraudoux) (et plus loin "on croit le voir")
(En trois répliques les petites filles ont fait exister "ici et maintenant" personnage, moment et lieu simplement en le "pensant" en le "croyant" et en le décidant : "ce qu'il est", "c'est", "le voilà".)
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