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Théâtre théâtralité : texte et scène , la problèmatique des "deux théâtres"

THÉTRE THÉTRALITÉ

THÉÂTRE THÉÂTRALITÉ

"Le statut du théâtre est, de part en part, contradictoire. C'est une évidence qu'on perd souvent de vue. Fondé sur la "mimesis", le théâtre fait de l'action une illusion et transforme, parfois, l'illusion en action. Son fonctionnement repose également sur le texte et sur la scène. Le texte est, par définition, durable, il s'offre à la relecture et à la répétition, il raconte; la scène, elle, est éphémère, elle reproduit mais ne répète jamais de façon identique, elle représente. L'union du texte et de la scène qui est la visée même du théâtre va donc, en quelque sorte, contre nature. Elle ne se réalise jamais que par des compromis, des équilibres partiels et instables." (1)

TEXTE ET SCÈNE : LA PROBLÉMATIQUE DES "DEUX THÉÂTRES"

Longtemps, le théâtre n'a été défini que comme texte.

Dès sa création en Occident, Aristote le range dans "l'art qui se sert seulement du discours, soit en prose, soit en vers,

que ceux-ci soient de différentes sortes mêlées ou tous du même genre"(2). Il ajoute que "Cet art n'a pas encore reçu de nom

jusqu'à maintenant". Depuis, nous l’avons appelé littérature et continuons trop souvent à n’examiner le théâtre qu’en tant que

simple "objet littéraire"

Ainsi Hegel a-t-il inscrit le drame, à la suite de la poésie épique et de la poésie ly-ri-que, parmi "les genres de l'art verbal" qui emploient "la parole, le langage, le discours [qui] constituent le seul élément digne de servir à l'ex-pression de l'esprit." (3), et l'esthétique classique, (spécificité française), en a traité sous la rubrique "poésie dramatique"

Certes comme Hegel et Aristote elle n'ignorait pas que, pour être "vraiment vivante", cette "oeuvre d'art" exigeait "sa repré-sentation scénique complète". Mais, le texte était premier et sa repré-sen-tation n’en constituait jamais que la mise en image et pour cela, la scène n'’était qu'un outil : le lieu et le moyen de "l'exécution extérieure de l'oeuvre d'art dramatique".

En fait cette tradition, qui veut que la scène soit subordonnée au texte ne remonte guère au-delà du XVIIème siècle, (qui remet en vigueur les "règles d’Aristote"). Elle ne vaut pas pour toutes les pratiques. Celles que l'on appelle populaires (farces, spectacles de variétés) l'ignorent. Et dans toutes les traditions extraeuropéennes, la "règle"soumet le texte à "la scène".

À l'aube du XXème siècle, Gordon Craig (4) a défini la spécificité d'un art du théâtre.

Ce n’est "ni le jeu des acteurs, ni la pièce, ni la mise en scène, ni la danse". Il ne résulte pas non plus de la simple addition de ces techniques, mais il est "formé des éléments qui les composent : du geste qui est l'âme du jeu ; des mots qui sont le corps de la pièce ; des lignes et des couleurs qui sont l'existence même du décor; du rythme qui est l'essence de la danse". Cet art véritablement indépendant, est donc fondé sur la scène et non plus sur le texte. Ainsi, au lieu de relever de la poésie dramatique il devient, (ou plutôt redevient, car il l’a toujours été au moment où surgissait une forme nouvelle), pleinement, théâtral."

Depuis, le théâtre moderne occidental prétend à l'unité et revendique la dignité d'art autonome, mais il n'échappe pas pour autant à ces contradictions.

En fait la révolution s’est faite, à la fin du XlXème siècle, avec la métamorphose du régisseur en metteur en scène, ce qui a changé radicalement sa fonction et la relation texte / scène.

Respectueux du texte et du jeu des acteurs qui "se contentaient" de le "jouer", "réciter", "déclamer", selon les conventions de l’époque, le régisseur constatait et coordonnait les éléments de la représentation : "il n'était que le garant d'un certain ordre établi en dehors de lui."

À l’inverse, le metteur en scène conti-nue certes à ordonner ces éléments, mais, surtout, il les prévoit et les organise à l'avance jusqu’à créer un spectacle dont le texte n’est qu’un élément parmi d’autres : "Il agit avant, là où le régisseur n'opérait qu'après. Il ne reproduit pas : il produit. Ainsi, il n'a plus rang d'exécutant : il devient auteur - auteur du spectacle."(R.É, 173-174).

Élaboré par le metteur en scène, le spectacle tend à se fixer et à prendre son autonomie, indépendamment du "texte" d’origine. Ainsi, avant les répétitions de Lorenzaccio, Otomar Krejca rédige un projet très détaillé qui en constitue une nouvelle "partition", où ses indications de metteur en scène "valent" autant que le texte d’origine. Plus indépendant encore, quand il monte La Poule d’eau de Witkiewicz, Tadeusz Kantor dit : "Je ne joue pas Witkiewicz, je joue avec Witkiewicz.", dont il ne garde que quelques bribes. Ainsi, "Le texte dramatique proprement dit se trouve doublé, pris en charge ou supplanté par un nouveau texte : le texte scénique."(R.É, p.174)

Voilà rapidement résumées les grandes étapes de la problématique qui fonde cette nouvelle manière de considérer le théâtre dont le texte n’est écrit qu’en rapport avec un jeu :

Comment conjuguer l’étude du texte comme tel avec sa fonction dans la représentation ?

QU’EST-CE QUE LA THÉÂTRALITÉ ?

L’histoire comme l’étymologie du mot "théâtre" donnent raison à E.-G. Craig quand il revendique "un art véritablement indépendant" "fondé sur la scène et non sur le texte".

Le mot théâtre vient du verbe grec théaomai : regarder avec attention, avoir des visions. Cette notion de regard est donc essentielle pour définir les concept de Théâtre, Théâtralité.

Pour qu’il y ait théâtre, il suffirait donc qu’un regardant regarde un regardé. Ceci semble constituer une relation "basique" de fait divers quotidien (présent réel). Cependant dès lors que ce fait divers est présenté "ostensiblement" à un regardant dans un espace où il est "encadré" on peut déjà dire qu’il est théâtralisé, en une re-présen-tation (remise au présent).

En fait ce qui transforme le fait divers "réel" en "théâtre" c’est cela très précisément : l’imbrication d’une fiction (le plus souvent inscrite dans un texte, mais ce peut être une construction gestuelle -danse, mime - voire une construction plastique plus ou moins "figurative" - performances-) dans un espace-temps réel délimité par la mise face à face, ici et maintenant, d’un regardant et d’un regardé. (D’après Josette Féval, Poétique N°75, p.358 . Septembre 1988)

 

Considérons qu’aucun des trois points induits par cette définition :

1 Relation regardant / regardé,

2 Espace de la représentation,

3 Fiction représentée, n’est indépendant des deux autres.

Nous constatons que l’histoire des esthétiques du théâtre occidental n’est rien d’autre que celle des influences réciproques de ces trois composantes en relation avec les enjeux idéologiques et culturels des époques et des aires géopolitiques (5) concernées.

 

CONSÉQUENCE DE CETTE THÉORIE POUR L’ÉTUDE DES TEXTES.

C’est de cette réalité que l’étude du Texte de théâtre devrait rendre compte.

En limitant l’approche du théâtre aux textes et à leurs auteurs on n’étudie que le 3ème point indépendamment des deux autres jugés accessoire (2) ou trop évident (1). Au mieux on ne place la notion de "représentation" que comme "illustration" pertinente ou déviante de cette étude, le plus souvent fondée sur des présupposés extérieurs à la nature spécifique de ces textes.

Cette spécificité, on la limite un peu trop rapidement à la notion de double - énonciation.

Or, c’est bien plus complexe : déjà en tenant compte des points 2 & 3 on verrait qu’il s’agit plutôt d’une double-réception possible, celle d’un texte lu, comme n’importe quel texte, (où tout est fiction) et celle d’un texte joué, où se mêlent alors niveau réel (auteur, acteurs, spectateurs placés dans un lieu réel, le théâtre, et un temps réel, celui de la représentation) et niveau fictionnel (personnages, espace et temps de l’histoire jouée) séparés / unis par le texte à la fois support réel (papier, mots appris, mots entendus) et fictionnel (ces mots écrits comme étant ceux prononcés par des personnages fictionnels inventent l’histoire de ces personnages dont l’existence n’est déterminée que par ces seuls mots, comme celle des personnages de roman) !

Ainsi avant d’être tragiques ou comiques, sentimentales ou pathétiques, ces "fictions" de papier ne deviennent "réelles" que le temps du spectacle : mises en chair (d’acteur) sur une scène (d’espace théâtral).(6)

VÉRIFICATION PAR UN SURVOL DE L’HISTOIRE DU THÉÂTRE OCCIDENTAL

Formes archaïques

Dès qu’on étudie l’histoire des formes archaïques du théâtre occidental, même en se contentant de lire le texte on voit bien que les fictions racontées par le théâtre grec se rattachent étroitement à l’espace où elles sont représentées (théâtre attenant à un temple), et qu’il en est de même au Moyen Âge : (intérieur d’église puis parvis). Mais l’histoire nous montre aussi que les espaces se modifient progressivement et modèlent la relation regardant-regardé de sorte que ces espaces transforment peu à peu le rite religieux originel (culte d’un dieu réel et caché) en une représentation théâtrale (à partir d’une fable, fiction jouée autour de l’autel d’un dieu montré) dont la fonction est bien plus complexe et progressivement totalement détachée du religieux au profit d’une visée politique et cathartique.

Ainsi le théâtre romain dont la visée n’est pas d’unir la cité, semblera reprendre le modèle grec. Mais il en modifiera l’espace d’une manière radicale de sorte qu’il créera une nouvelle relation regardant-regardé qui inverse totalement les implications de la représentation athénienne, même quand il propose des tragédies, largement minoritaires et dont le succès résultent de ce qu'elles apparaissent comme "exotiques" (un peu comme Carmen l'apparaîtra aux spectateurs d'Opéra du début du XXème siècle).

Formes baroques et classiques

Ce qui est vrai des formes archaïques du théâtre est confirmé par l’étude des formes (textes et espaces de représen-tation) imaginées par l’époque baroque, entre le XVème et XVIIème siècles, formes différentes en Espagne, Angleterre, Italie, France mais toujours liées (même dans l’écriture de textes pauvres en didascalies) à une installation de la fiction jouée dans un espace plus fortement déterminé par des codes sociaux et /ou idéologiques réels des "regardants" que par ceux de la-dite fiction.

Les textes et les représentations de la tragédie "classique", esthétique strictement limitée à la Cour de France, et à son idéologie illustrent parfaitement cette détermination de l’Histoire.

Ainsi, on écrit et on joue les tragédies "grecques" du XVIIème siècle en employant le langage, les coutumes et les costumes de la cour de Louis XIV (l’espace normal de représentation est la Cour du Roi) : Pyrrhus parle à Andromaque en "honnête homme" : "Madame [..]", et si la seule didascalie de Phèdre : "elle s’assied" a tant d’importance c’est que cette pose, loin d’être naturaliste, est socialement codée par les règles de la Cour, et prend donc une valeur dramatique forte, au contraire des didascalies surabondantes des textes de Tchekhov simplement représentatives des attentes naturalistes des spectateurs convaincus par les nouveaux codes du regard mis au point au début du XXème siècle, notamment par Stanislavski son metteur en scène "attitré".(7)

De même les textes sont écrits en fonction de la scène "frontale" qu’autorise l’espace des salles "à la française" : L’Acte I du Cid loin d’être bancal par rapport aux "règles" est construit en total accord avec l’implantation scénique de l’hôtel de Bourgogne.(8)

Si la forme italienne domine ensuite le théâtre européen des XVIIIème et XIXème siècle c’est qu’elle permet une imbrication de nos trois principes en parfaite conformité avec la mise en place du monde bourgeois qui carac-térise cette époque, monde qui sait recycler à son profit les formes mises en place pour un monde aristocratique : ce qui avait été conçu pour révéler l’éclat du Monarque, servira à "l’exposition" de la réussite mondaine d’un public qui vient plus pour être vu que pour "avoir des visions", sinon celles qui flattent son plaisir ou vantent ses valeurs.

Formes de contestation

Mais on verra en étudiant de plus près telle page de Marivaux ou de Musset qu’elle permet aussi la contestation de ces codes ou plutôt qu’elle en révèle l’aporie.

Dès le début de l’Ile des Esclaves on peut savoir que ce n’est qu’une expérience impossible (à condition bien sûr de tout lire)(9); puisque justement les "règles" du jeu théâtral par leur rigueur intangible : un "Arlequin" ne peut pas jouer un maître, révèlent l’impossibilité de bouleverser les règles du monde.

Et la bataille d’Hernani n’a que partiellement "réussi" parce qu’elle se limite à la revendication d’une nouvelle écriture. L’erreur des Romantiques, théâtralement, est d’avoir cru que, pour se réclamer de Shakespeare, il suffisait, de contester l’ordre "classique" (d’ailleurs ils inventent le mot pour cette occasion !) et sa distinction des genres tragique et comique. Ils ont simplement oublié de contester aussi et d’abord l’espace de représentation et la relation regardant / regardé qu’il impliquait. Aussi leur tentative ne dure-t-elle que 20 ans et finalement c’est Musset qui a raison : Lorenzaccio est évidemment "injouable" selon les codes de représentation de ce théâtre.

Enfin, parallèlement à ces formes "officielles" de théâtre (texte et espaces de représentation) il a toujours existé des formes officieuses (théâtre de foire et théâtre privé). Ces formes sont régies par les mêmes principes, mais elles fonctionnent souvent comme un contre-pouvoir, jusqu’à ce qu’elles soient récupérées par le théâtre officiel.

Leur histoire serait trop complexe à développer, parce que leurs motivations sont souvent contradictoires, mais le Théâtre à l’Italienne est né des spectacles privés organisés dans des salons privés qui permettaient de ne pas tomber sous le coup des interdits de l’Eglise à propos du théâtre public. La comédie Classique naît des improvisations de la Commedia dell’Arte, et le théâtre-image de Kantor ou Bob Wilson naît des happenings et de l’underground qui mettent très fortement en jeu l’imbrication de nos trois principes.

De même c’est par le biais de sociétés de théâtre amateur que s’est faite la révolution théâtrale de la fin du XIXème siècle, qui a reformulé de nouveaux rapports entre regardants et regardés et instaurer de manière officielle le règne du metteur en scène. Les codes de la représentation théâtrale, en ont été modifiés de façon radicale, influençant aussi les écritures de textes, celles de Minyana, Gabily par exemple : c’est la scène qui impose le texte !

Reste à définir quelques repères constants dont les variations de statut ont construit l'histoire du théâtre occidental.

Lieu théâtral

Lieu social, politique au sens propre: inscrit dans la polis : cité-état, lieu qui englobe l'espace théâtral du jeu (du regardé) et lieu du spectateur (le regardant) et implique un rapport regardé / regardant variable selon l'évolution du statut du théâtre dans les cités-états.

Public

Selon que le public est contraint d'assister au spectacle (Grèce) ou libre et selon que le théâtre est le seul média public (jusqu'au XIXème siècle) ou qu'il est concurrencé par d'autres médias, selon qu'il est soumis à la censure ou non, le rapport regardant / regardé varie, et la valeur sociale du théâtre change.

Rapport fiction-réel

D'abord lié à la question de la "mimésis" (du grec miméomai, imiter, mais dont le premier sens est poser à côté) ce rapport ouvre sur les problématiques de "vraisemblance", "naturel", "illusion", "distanciation", termes dont le sens et les manifestations changent avec l'idéologie des cités-états et des époques. (10) Il se manifeste par des codes dont la valeur n'est pas seulement liée à ce rapport, mais aussi au rapport du théâtre avec la société : 3 coups, rideau rouge, par exemple. Il vise à produire des effets d'aliénation ou de questionnement du public, effets dont la "catharsis" (du grec katharos : propre, pur) est le plus communément évoqué, quoiqu'il ne soit jamais clairement défini, même chez Aristote, à qui chacun se réfère pour justifier ce qu'il faut entendre par cette notion de purgation des passions.(11)

Comique et Tragique, épique et dramatique

En dehors de "conventions" qui varient avec les époques, rien ne distingue a priori une fable comique d’une fable tragique : le "mythe de la guerre de Troie" est traité en tragédie (Electre, Euripide, Sophocle, Andromaque, Racine) à des époques où le théâtre est un lieu de conscience civique -Athènes- ou de conscience de caste ; en comédie (La Belle Hélène, opéra comique d’Offenbach), lorsque le théâtre n’est plus qu’un lieu mondain de divertissement ; en drame qui mêle les deux tendances (La guerre de Troie n’aura pas lieu, Electre (Giraudoux associé à Jouvet) à un moment où il oscille entre jeu mondain et désir d’expression populaire.

Les fameuses règles ne correspondent donc pas au choix d’un sujet, mais à la manière de le traiter théâtralement, d’en donner "une vision" que le spectateur recevra pour rire, réfléchir, pleurer, craindre, avoir pitié, se repentir, s’identifier, se distancier, etc. en fonction de conventions socio- culturelles liées à l’époque et aux codes des "convenances" du moment et du lieu.

Histoire

Ces codes comme ces modes de traitement de la fable changent d’abord parce que le théâtre est toujours inscrit dans l'Histoire, explicitement ou implicitement, (quand il se prétend simple divertissement, de quoi di-vertit-il [dé-tourne-t-il], sinon de l'Histoire ?).

Les metteurs en scène instaurent toujours, même quand ils croient ne pas le faire, un rapport avec l'Histoire, par la nature du lien regardant / regardé, instauré dans l'espace théâtral comme lieu de représentation d'un autre vécu-fictif inscrit dans un espace et un temps circonscrits au lieu et au temps de la représentation.

Voit-on la même "histoire" et la même "Histoire" quand le décor reconstruit un espace réaliste ou quand il se limite à des varia-tions d’éclairages ? A-t-on le même rapport avec l’Histoire et la "comédie" en faisant jouer Lisystrata d’Aristophane dans la Cour d’Honneur du palais des papes d’Avignon ou dans la cour formée par les immeubles d’une cité HLM de Sorgues ?

Acteur

Peut-on dire comme le fait un cliché trop fréquent et rarement interrogé que c’est l’acteur qui entre dans la peau du personnage (ces peaux seraient pendues dans un magasin d’acces-soi-res) ? N’est-ce pas plutôt l’inverse : l’acteur donne une peau à un fiction construite avec des mots, ceux que dit le personnage, mais aussi ceux que les autres disent de lui.

"Dans cette perspective, l'acteur apparaît autant comme un destructeur que comme un constructeur de signes. Sur la scène, il devient, certes, un personnage ou une figure. Mais cette incarnation ou cette fabrication n'est jamais totale. Derrière le personnage, il y a toujours l'acteur. Dans le Paradoxe sur le comédien, Diderot suggérait que c'est parce qu'il n'est rien, personne, que le grand comédien peut être tout, les personnages les plus divers. on pourrait renverser la proposition : c'est parce qu'il demeure lui-même, qu'il se prête à divers personnages, sans s'y perdre jamais, que le comédien est grand. Au moment même où il est sur le point de se dissoudre dans la fiction scénique, son corps et sa voix sont là pour nous rappeler qu'il est irréductible à toute métamorphose achevée." (12)

Interroger le sens

Il faut tenir compte de toutes ces interconnexions pour étudier les personnages qui n’existent pas de leur seule identité textuelle, qui n’en définit que la fiction, mais il convient plutôt d’exa-miner la relation qui unit l’Acteur (regardé réel) et le Personnage (fiction imaginée à partir de la manière dont ce regardé réel prend le texte à son compte). Est-ce le même Tartuffe que je "vois" s’il est joué par Gérard Depardieu ou par Gérard Desarthe : rien que leurs différences physiques, me guident vers des "visions" différentes. Et quand je vois Depardieu jouer Tartuffe est-ce que je ne vois pas "aussi" le héros des Valseuses ?

"Ainsi, la question du texte et de la scène se trouve déplacée. Il ne s'agit plus de savoir qui l'em-portera, du texte ou de la scène. Leur rapport, comme les relations entre les composantes de la scène, peut même ne plus être pensé en termes d'union ou de subordination. C'est une compétition qui a lieu, c'est une contradiction qui se déploie devant nous, spectateurs. La théâtralité, alors, n'est plus seulement cette "épaisseur de signes" dont parlait Roland Barthes. Elle est aussi le déplacement de ces signes, leur impossible conjonction, leur confronta-tion sous le regard du spectateur de cette représentation émancipée.

Dans une telle pratique, [...] la représentation [...]s'ouvre sur une activation du spectateur et renoue ainsi avec ce qui est peut-être la vocation même du théâtre : non de figurer un texte ou d'organiser un spectacle, mais d'être une critique en acte de la signification. Le jeu y retrouve tout son pouvoir. Autant que construction, la théâtralité est interrogation du sens."(13)

Notes

(1) Bernard DORT, La représentation émancipée, (R.É.), Actes-Sud, 1988, p. 183-184.

Cette réflexion est fondée à partir de la lecture de Bernard Dort, du dernier chapitre de cet ouvrage et celle de Le texte et la scène : pour une nouvelle alliance,

dernier chapitre d’un autre ouvrage du même auteur, Le Spectateur en dialogue, (S.D.) P.O.L., Paris, 1995. Ce dossier sera du reste très influencé par les écrits

de cet homme de théâtre "universel" (il fut même un an Directeur du théâtre au Ministère de la Culture), comme par ceux de Claude Régy et d’Antoine Vitez,

metteurs en scène pédagogues.

(2) Aristote, Poétique, texte établi et traduit par J. Hardy, Les Belles Lettres, Paris, 1952.

(3) G.W.F. Hegel, Esthétique, t . 111, 2ème partie "Les arts romantiques (suite) La poésie",

(4) E.-G. Craig, De l'art du théâtre, Penser le théâtre, Circé, T.N.S., 2000

(5) Nous préférons cette périphrase à "nations" car "Athènes" n’est pas la Grèce, et la Commedia dell’arte est liée étroitement aux régions italiennes où

naissent les "types de personnage".

(6) Ainsi, Le Misanthrope comédie au XVIIème siècle, est plus souvent ressenti comme tragique dans les mises en scène du XXème siècle.

(7) Cf. L’excellente analyse de Bernard Dort, Le Spectateur en dialogue p

(8) Cf. Jacques Scherrer, La dramaturgie classique en France, Nizet, Paris, 1986, p

(9) Voir étude de la didascalie initiale et de cette scène 1, Et le chapitre Pour étudier les textes de théâtre

(10) Il y a tension entre illusion et distanciation bien avant que l'on associe ce dernier terme à Brecht. Le théâtre grec est un théâtre de distanciation avec tous

ses codes, et le théâtre classique avec l'alexandrin. Et la querelle du Cid est en partie fondée sur cette tension. (Cf Pour étudier les textes de théâtre, Charvet,

Gompertz, Martin, Mortier, Pouillon, éditions Deboeck-Duculot, 1986, pp.75 sq.)

(11) Cf, Pour étudier les textes de théâtre, opus cité, p. 24 : "Une définition plus complète du fonctionnement théâtral de la catharsis se trouvait sans doute

dans la seconde partie de la Poétique qui ne nous est pas parvenue. À défaut, ce sont essentiellement quelques passages du livre VIII de la Politique [...] qui

peuvent nous donner quelque idée de ce qu'Aristote entendait par catharsis. D'après ces textes il semble que sous cette déno-mina-tion il ait voulu caractériser

un processus qui ressortit beaucoup plus à la médecine qu'à la morale ou à la pédagogie, malgré l'interprétation majoritaire qui en sera faite à l'époque classique.

Ce qui invite à traduire le mot plutôt par purgation que par purification." et à l'appui de cette thèse les auteurs ajoutent : " Que la peinture de l'amour faite par

la tragédie vise à purifier le spectateur de cette passion, et surtout le puisse, n'est d'ailleurs pas évident. On sait que Louis XIV fut un grand amateur de théâtre

et il ne semble pas que la passion amoureuse ait été beaucoup "déracinée" en lui !" (P.26)

(12) Bernard DORT, La représentation émancipée, Actes-Sud, 1988, p. 183.

(13) Bernard DORT, La représentation émancipée, Actes-Sud, 1988, p. 183-184.

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par Jean - le 19 mars 2002 -


  • > Théâtre théâtralité : texte et scène , la problèmatique des "deux théâtres", le 8 février 2005

    Bonjour, Je prépare le CAPES de Lettres Classiques, et en tant qu’étudiante chevronnée je tenais à vous remercier pour cette synthèse intéressante et très complète sur le théâtre : elle va beaucoup me servir pour mes révisions !!!!

    Encore merci

    Sophie





    • > Théâtre théâtralité : texte et scène , la problèmatique des "deux théâtres", le 1er avril 2005, par cindy

      salut moi je suis en première année en lettres modernes et cette synthèse me permettra de faire ma dissert sur le théatre proposé par un de mes professeurs et ainsi réviser davantage pour mes examens....... ; merci beaucoup !!!



  • > Théâtre théâtralité : texte et scène , la problèmatique des "deux théâtres", le 27 février 2005

    FELICITATIONS Les synthèses proposées sont des vraies stimulations pour approfondir la réflexion. Encore bravo !!!



    • > Théâtre théâtralité : texte et scène , la problèmatique des "deux théâtres", le 21 mars 2006

      Je souhaitais, vous féliciter pour la mise en forme de cette etude, complète et enrichissante. Etant en premiere littéraire, elle se trouve être trés interessante, quant à l’efficacité de son contenu, trés utile pour mes révisions. Encore félicitations,

      Poessia





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