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TEXTE ET SCÈNE : LA PROBLÉMATIQUE DES "DEUX
THÉÂTRES"
Longtemps, le théâtre n'a été
défini que comme texte.
Dès sa création en Occident, Aristote
le range dans "l'art qui se sert seulement du discours, soit
en prose, soit en vers,
que ceux-ci soient de différentes
sortes mêlées ou tous du même genre"(2).
Il ajoute que "Cet art n'a pas encore reçu de nom
jusqu'à maintenant". Depuis, nous lavons
appelé littérature et continuons trop souvent à
nexaminer le théâtre quen tant que
simple "objet littéraire"
Ainsi Hegel a-t-il inscrit le
drame, à la suite de la poésie épique et de la poésie
ly-ri-que, parmi "les genres de l'art verbal" qui emploient
"la parole, le langage, le discours [qui] constituent le seul élément
digne de servir à l'ex-pression de l'esprit." (3),
et l'esthétique classique, (spécificité française),
en a traité sous la rubrique "poésie dramatique"
Certes
comme Hegel et Aristote elle n'ignorait pas que, pour être "vraiment
vivante", cette "oeuvre d'art" exigeait "sa repré-sentation
scénique complète". Mais, le texte était premier
et sa repré-sen-tation nen constituait jamais que la mise
en image et pour cela, la scène n'était qu'un outil
: le lieu et le moyen de "l'exécution extérieure de
l'oeuvre d'art dramatique".
En fait cette tradition, qui veut que la scène
soit subordonnée au texte ne remonte guère au-delà
du XVIIème siècle, (qui remet en vigueur les
"règles dAristote"). Elle ne vaut pas pour toutes
les pratiques. Celles que l'on appelle populaires (farces, spectacles
de variétés) l'ignorent. Et dans toutes les traditions extraeuropéennes,
la "règle"soumet le texte à "la scène".
À
l'aube du XXème siècle, Gordon Craig (4)
a défini la spécificité d'un art du théâtre.
Ce nest "ni le jeu des acteurs, ni la
pièce, ni la mise en scène, ni la danse". Il ne résulte
pas non plus de la simple addition de ces techniques, mais il est "formé
des éléments qui les composent : du geste qui est l'âme
du jeu ; des mots qui sont le corps de la pièce ; des lignes et
des couleurs qui sont l'existence même du décor; du rythme
qui est l'essence de la danse". Cet art véritablement indépendant,
est donc fondé sur la scène et non plus sur le texte. Ainsi,
au lieu de relever de la poésie dramatique il devient, (ou plutôt
redevient, car il la toujours été au moment où
surgissait une forme nouvelle), pleinement, théâtral."
Depuis,
le théâtre moderne occidental prétend à l'unité
et revendique la dignité d'art autonome, mais il n'échappe
pas pour autant à ces contradictions.
En fait la révolution sest faite, à
la fin du XlXème siècle, avec la métamorphose
du régisseur en metteur en scène, ce qui a changé
radicalement sa fonction et la relation texte / scène.
Respectueux du texte et du jeu des acteurs qui "se
contentaient" de le "jouer", "réciter",
"déclamer", selon les conventions de lépoque,
le régisseur constatait et coordonnait les éléments
de la représentation : "il n'était que le garant d'un
certain ordre établi en dehors de lui."
À linverse, le metteur
en scène conti-nue certes à ordonner ces éléments,
mais, surtout, il les prévoit et les organise à l'avance
jusquà créer un spectacle dont le texte nest
quun élément parmi dautres : "Il agit
avant, là où le régisseur n'opérait qu'après.
Il ne reproduit pas : il produit. Ainsi, il n'a plus rang d'exécutant
: il devient auteur - auteur du spectacle."(R.É,
173-174).
Élaboré par le metteur en scène,
le spectacle tend à se fixer et à prendre son autonomie,
indépendamment du "texte" dorigine. Ainsi, avant
les répétitions de Lorenzaccio, Otomar Krejca rédige
un projet très détaillé qui en constitue une nouvelle
"partition", où ses indications de metteur en scène
"valent" autant que le texte dorigine. Plus indépendant
encore, quand il monte La Poule deau de Witkiewicz, Tadeusz
Kantor dit : "Je ne joue pas Witkiewicz, je joue avec Witkiewicz.",
dont il ne garde que quelques bribes. Ainsi, "Le texte dramatique
proprement dit se trouve doublé, pris en charge ou supplanté
par un nouveau texte : le texte scénique."(R.É,
p.174)
Voilà
rapidement résumées les grandes étapes de la problématique
qui fonde cette nouvelle manière de considérer le théâtre
dont le texte nest écrit quen rapport avec un
jeu :
Comment conjuguer létude du texte comme
tel avec sa fonction dans la représentation ?
QUEST-CE QUE LA THÉÂTRALITÉ
?
Lhistoire comme létymologie du mot "théâtre"
donnent raison à E.-G. Craig quand il revendique "un art véritablement
indépendant" "fondé sur la scène et non
sur le texte".
Le mot théâtre vient du verbe grec théaomai
: regarder avec attention, avoir des visions. Cette notion de regard
est donc essentielle pour définir les concept de Théâtre,
Théâtralité.
Pour quil y ait théâtre, il suffirait
donc quun regardant regarde un regardé. Ceci semble constituer
une relation "basique" de fait divers quotidien (présent
réel). Cependant dès lors que ce fait divers est présenté
"ostensiblement" à un regardant dans un espace où
il est "encadré" on peut déjà dire quil
est théâtralisé, en une re-présen-tation (remise
au présent).
En fait ce qui transforme le fait
divers "réel" en "théâtre" cest
cela très précisément : limbrication dune
fiction (le plus souvent inscrite dans un texte, mais ce peut être
une construction gestuelle -danse, mime - voire une construction plastique
plus ou moins "figurative" - performances-) dans un espace-temps
réel délimité par la mise face à face, ici
et maintenant, dun regardant et dun regardé. (Daprès
Josette Féval, Poétique N°75, p.358 . Septembre
1988)
Considérons
quaucun des trois points induits par cette définition :
1
Relation regardant / regardé,
2 Espace de la représentation,
3 Fiction représentée, nest
indépendant des deux autres.
Nous constatons que lhistoire
des esthétiques du théâtre occidental nest rien
dautre que celle des influences réciproques de ces trois
composantes en relation avec les enjeux idéologiques et culturels
des époques et des aires géopolitiques (5)
concernées.
CONSÉQUENCE DE CETTE THÉORIE POUR LÉTUDE
DES TEXTES.
Cest de cette réalité que
létude du Texte de théâtre devrait rendre
compte.
En limitant lapproche du théâtre
aux textes et à leurs auteurs on nétudie que le 3ème
point indépendamment des deux autres jugés accessoire (2)
ou trop évident (1). Au mieux on ne place la notion de "représentation"
que comme "illustration" pertinente ou déviante de cette
étude, le plus souvent fondée sur des présupposés
extérieurs à la nature spécifique de ces textes.
Cette spécificité, on la limite un
peu trop rapidement à la notion de double - énonciation.
Or, cest bien plus complexe : déjà
en tenant compte des points 2 & 3 on verrait quil sagit
plutôt dune double-réception possible, celle
dun texte lu, comme nimporte quel texte, (où
tout est fiction) et celle dun texte joué, où
se mêlent alors niveau réel (auteur, acteurs, spectateurs
placés dans un lieu réel, le théâtre, et un
temps réel, celui de la représentation) et niveau fictionnel
(personnages, espace et temps de lhistoire jouée) séparés
/ unis par le texte à la fois support réel (papier,
mots appris, mots entendus) et fictionnel (ces mots écrits comme
étant ceux prononcés par des personnages fictionnels inventent
lhistoire de ces personnages dont lexistence nest déterminée
que par ces seuls mots, comme celle des personnages de roman) !
Ainsi avant dêtre
tragiques ou comiques, sentimentales ou pathétiques, ces
"fictions" de papier ne deviennent "réelles"
que le temps du spectacle : mises en chair (dacteur) sur une
scène (despace théâtral).(6)
VÉRIFICATION PAR UN SURVOL DE LHISTOIRE
DU THÉÂTRE OCCIDENTAL
Formes archaïques
Dès quon étudie lhistoire
des formes archaïques du théâtre occidental, même
en se contentant de lire le texte on voit bien que les fictions racontées
par le théâtre grec se rattachent étroitement à
lespace où elles sont représentées (théâtre
attenant à un temple), et quil en est de même au Moyen
Âge : (intérieur déglise puis parvis). Mais
lhistoire nous montre aussi que les espaces se modifient progressivement
et modèlent la relation regardant-regardé de sorte que ces
espaces transforment peu à peu le rite religieux originel (culte
dun dieu réel et caché) en une représentation
théâtrale (à partir dune fable, fiction jouée
autour de lautel dun dieu montré) dont la fonction
est bien plus complexe et progressivement totalement détachée
du religieux au profit dune visée politique et cathartique.
Ainsi le théâtre romain dont la visée
nest pas dunir la cité, semblera reprendre le modèle
grec. Mais il en modifiera lespace dune manière radicale
de sorte quil créera une nouvelle relation regardant-regardé
qui inverse totalement les implications de la représentation athénienne,
même quand il propose des tragédies, largement minoritaires
et dont le succès résultent de ce qu'elles apparaissent
comme "exotiques" (un peu comme Carmen l'apparaîtra aux spectateurs
d'Opéra du début du XXème siècle).
Formes baroques et classiques
Ce qui est vrai des formes archaïques du théâtre
est confirmé par létude des formes (textes et espaces
de représen-tation) imaginées par lépoque baroque,
entre le XVème et XVIIème siècles,
formes différentes en Espagne, Angleterre, Italie, France mais
toujours liées (même dans lécriture de textes
pauvres en didascalies) à une installation de la fiction jouée
dans un espace plus fortement déterminé par des codes sociaux
et /ou idéologiques réels des "regardants" que
par ceux de la-dite fiction.
Les textes et les représentations de la tragédie
"classique", esthétique strictement limitée à
la Cour de France, et à son idéologie illustrent parfaitement
cette détermination de lHistoire.
Ainsi, on écrit et on joue
les tragédies "grecques" du XVIIème siècle
en employant le langage, les coutumes et les costumes de la cour de Louis
XIV (lespace normal de représentation est la Cour du Roi)
: Pyrrhus parle à Andromaque en "honnête homme"
: "Madame [..]", et si la seule didascalie de Phèdre
: "elle sassied" a tant dimportance cest
que cette pose, loin dêtre naturaliste, est socialement codée
par les règles de la Cour, et prend donc une valeur dramatique
forte, au contraire des didascalies surabondantes des textes de Tchekhov
simplement représentatives des attentes naturalistes des spectateurs
convaincus par les nouveaux codes du regard mis au point au début
du XXème siècle, notamment par Stanislavski son
metteur en scène "attitré".(7)
De même les textes sont
écrits en fonction de la scène "frontale" quautorise
lespace des salles "à la française" : LActe
I du Cid loin dêtre bancal par rapport aux "règles"
est construit en total accord avec limplantation scénique
de lhôtel de Bourgogne.(8)
Si la forme italienne domine ensuite le théâtre
européen des XVIIIème et XIXème
siècle cest quelle permet une imbrication de nos trois
principes en parfaite conformité avec la mise en place du monde
bourgeois qui carac-térise cette époque, monde qui sait
recycler à son profit les formes mises en place pour un monde aristocratique
: ce qui avait été conçu pour révéler
léclat du Monarque, servira à "lexposition"
de la réussite mondaine dun public qui vient plus pour être
vu que pour "avoir des visions", sinon celles qui flattent son
plaisir ou vantent ses valeurs.
Formes de contestation
Mais on verra en étudiant de plus près
telle page de Marivaux ou de Musset quelle permet aussi la contestation
de ces codes ou plutôt quelle en révèle laporie.
Dès le début de
lIle des Esclaves on peut savoir que ce nest quune
expérience impossible (à condition bien sûr de tout
lire)(9);
puisque justement les "règles" du jeu théâtral
par leur rigueur intangible : un "Arlequin" ne peut pas jouer
un maître, révèlent limpossibilité de
bouleverser les règles du monde.
Et la bataille dHernani na que partiellement "réussi"
parce quelle se limite à la revendication dune nouvelle
écriture. Lerreur des Romantiques, théâtralement,
est davoir cru que, pour se réclamer de Shakespeare, il suffisait,
de contester lordre "classique" (dailleurs ils inventent
le mot pour cette occasion !) et sa distinction des genres tragique et
comique. Ils ont simplement oublié de contester aussi et dabord
lespace de représentation et la relation regardant / regardé
quil impliquait. Aussi leur tentative ne dure-t-elle que 20 ans
et finalement cest Musset qui a raison : Lorenzaccio est
évidemment "injouable" selon les codes de représentation
de ce théâtre.
Enfin, parallèlement à ces formes "officielles"
de théâtre (texte et espaces de représentation) il
a toujours existé des formes officieuses (théâtre
de foire et théâtre privé). Ces formes sont régies
par les mêmes principes, mais elles fonctionnent souvent comme un
contre-pouvoir, jusquà ce quelles soient récupérées
par le théâtre officiel.
Leur histoire serait trop complexe à développer, parce
que leurs motivations sont souvent contradictoires, mais le Théâtre
à lItalienne est né des spectacles privés organisés
dans des salons privés qui permettaient de ne pas tomber sous le
coup des interdits de lEglise à propos du théâtre
public. La comédie Classique naît des improvisations de la
Commedia dellArte, et le théâtre-image de Kantor ou
Bob Wilson naît des happenings et de lunderground qui mettent
très fortement en jeu limbrication de nos trois principes.
De même cest par le biais de sociétés de
théâtre amateur que sest faite la révolution
théâtrale de la fin du XIXème siècle,
qui a reformulé de nouveaux rapports entre regardants et regardés
et instaurer de manière officielle le règne du metteur en
scène. Les codes de la représentation théâtrale,
en ont été modifiés de façon radicale, influençant
aussi les écritures de textes, celles de Minyana, Gabily par exemple
: cest la scène qui impose le texte !
Reste à définir quelques repères
constants dont les variations de statut ont construit l'histoire du
théâtre occidental.
Lieu
théâtral
Lieu social, politique au sens propre: inscrit dans la
polis : cité-état, lieu qui englobe l'espace théâtral
du jeu (du regardé) et lieu du spectateur (le regardant) et implique
un rapport regardé / regardant variable selon l'évolution
du statut du théâtre dans les cités-états.
Public
Selon que le public est contraint d'assister au spectacle
(Grèce) ou libre et selon que le théâtre est le seul
média public (jusqu'au XIXème siècle)
ou qu'il est concurrencé par d'autres médias, selon qu'il
est soumis à la censure ou non, le rapport regardant / regardé
varie, et la valeur sociale du théâtre change.
Rapport
fiction-réel
D'abord lié à la question
de la "mimésis" (du grec miméomai, imiter,
mais dont le premier sens est poser à côté) ce
rapport ouvre sur les problématiques de "vraisemblance",
"naturel", "illusion", "distanciation",
termes dont le sens et les manifestations changent avec l'idéologie
des cités-états et des époques. (10)
Il se manifeste par des codes dont la valeur
n'est pas seulement liée à ce rapport, mais aussi au rapport
du théâtre avec la société : 3 coups, rideau
rouge, par exemple. Il vise à produire des effets d'aliénation
ou de questionnement du public, effets dont la "catharsis" (du grec katharos
: propre, pur) est le plus communément évoqué, quoiqu'il
ne soit jamais clairement défini, même chez Aristote, à
qui chacun se réfère pour justifier ce qu'il faut entendre
par cette notion de purgation des passions.(11)
Comique
et Tragique, épique et dramatique
En dehors de "conventions" qui varient avec
les époques, rien ne distingue a priori une fable comique dune
fable tragique : le "mythe de la guerre de Troie" est traité
en tragédie (Electre, Euripide, Sophocle, Andromaque,
Racine) à des époques où le théâtre
est un lieu de conscience civique -Athènes- ou de conscience de
caste ; en comédie (La Belle Hélène, opéra
comique dOffenbach), lorsque le théâtre nest
plus quun lieu mondain de divertissement ; en drame qui mêle
les deux tendances (La guerre de Troie naura pas lieu, Electre
(Giraudoux associé à Jouvet) à un moment où
il oscille entre jeu mondain et désir dexpression populaire.
Les fameuses règles ne correspondent donc pas au choix dun
sujet, mais à la manière de le traiter théâtralement,
den donner "une vision" que le spectateur recevra pour
rire, réfléchir, pleurer, craindre, avoir pitié,
se repentir, sidentifier, se distancier, etc. en fonction de conventions
socio- culturelles liées à lépoque et aux codes
des "convenances" du moment et du lieu.
Histoire
Ces codes comme ces modes de traitement de la fable changent
dabord parce que le théâtre est toujours inscrit dans
l'Histoire, explicitement ou implicitement, (quand il se prétend
simple divertissement, de quoi di-vertit-il [dé-tourne-t-il],
sinon de l'Histoire ?).
Les metteurs en scène instaurent toujours, même
quand ils croient ne pas le faire, un rapport avec l'Histoire, par la
nature du lien regardant / regardé, instauré dans l'espace
théâtral comme lieu de représentation d'un autre vécu-fictif
inscrit dans un espace et un temps circonscrits au lieu et au temps de
la représentation.
Voit-on la même "histoire" et la même
"Histoire" quand le décor reconstruit un espace réaliste
ou quand il se limite à des varia-tions déclairages
? A-t-on le même rapport avec lHistoire et la "comédie"
en faisant jouer Lisystrata dAristophane dans la Cour dHonneur
du palais des papes dAvignon ou dans la cour formée par les
immeubles dune cité HLM de Sorgues ?
Acteur
Peut-on dire comme le fait un cliché trop fréquent
et rarement interrogé que cest lacteur qui entre dans
la peau du personnage (ces peaux seraient pendues dans un magasin dacces-soi-res)
? Nest-ce pas plutôt linverse : lacteur donne
une peau à un fiction construite avec des mots, ceux que dit le
personnage, mais aussi ceux que les autres disent de lui.
"Dans cette perspective, l'acteur
apparaît autant comme un destructeur que comme un constructeur
de signes. Sur la scène, il devient, certes, un personnage
ou une figure. Mais cette incarnation ou cette fabrication n'est jamais
totale. Derrière le personnage, il y a toujours l'acteur. Dans
le Paradoxe sur le comédien, Diderot suggérait
que c'est parce qu'il n'est rien, personne, que le grand comédien
peut être tout, les personnages les plus divers. on pourrait
renverser la proposition : c'est parce qu'il demeure lui-même,
qu'il se prête à divers personnages, sans s'y perdre
jamais, que le comédien est grand. Au moment même où
il est sur le point de se dissoudre dans la fiction scénique,
son corps et sa voix sont là pour nous rappeler qu'il est irréductible
à toute métamorphose achevée."
(12)
Interroger
le sens
Il faut tenir compte de toutes ces interconnexions pour
étudier les personnages qui nexistent pas de leur seule identité
textuelle, qui nen définit que la fiction, mais il convient
plutôt dexa-miner la relation qui unit lActeur (regardé
réel) et le Personnage (fiction imaginée à partir
de la manière dont ce regardé réel prend le texte
à son compte). Est-ce le même Tartuffe que je "vois"
sil est joué par Gérard Depardieu ou par Gérard
Desarthe : rien que leurs différences physiques, me guident vers
des "visions" différentes. Et quand je vois Depardieu
jouer Tartuffe est-ce que je ne vois pas "aussi" le héros
des Valseuses ?
"Ainsi,
la question du texte et de la scène se trouve déplacée.
Il ne s'agit plus de savoir qui l'em-portera, du texte ou
de la scène. Leur rapport, comme les relations entre
les composantes de la scène, peut même ne plus
être pensé en termes d'union ou de subordination.
C'est une compétition qui a lieu, c'est une contradiction
qui se déploie devant nous, spectateurs. La théâtralité,
alors, n'est plus seulement cette "épaisseur de
signes" dont parlait Roland Barthes. Elle est aussi le
déplacement de ces signes, leur impossible conjonction,
leur confronta-tion sous le regard du spectateur de cette
représentation émancipée.
Dans
une telle pratique, [...] la représentation [...]s'ouvre
sur une activation du spectateur et renoue ainsi avec ce qui
est peut-être la vocation même du théâtre
: non de figurer un texte ou d'organiser un spectacle, mais
d'être une critique en acte de la signification. Le
jeu y retrouve tout son pouvoir. Autant que construction,
la théâtralité est interrogation du sens."(13)
Notes
(1)
Bernard DORT, La représentation
émancipée, (R.É.), Actes-Sud, 1988,
p. 183-184.
Cette réflexion est fondée
à partir de la lecture de Bernard Dort, du dernier
chapitre de cet ouvrage et celle de Le texte et la scène
: pour une nouvelle alliance,
dernier chapitre dun autre
ouvrage du même auteur, Le Spectateur en dialogue,
(S.D.) P.O.L., Paris, 1995. Ce dossier sera du reste
très influencé par les écrits
de cet homme de théâtre "universel"
(il fut même un an Directeur du théâtre
au Ministère de la Culture), comme par ceux de Claude
Régy et dAntoine Vitez,
metteurs en scène pédagogues.
(2)
Aristote, Poétique,
texte établi et traduit par J. Hardy, Les Belles
Lettres, Paris, 1952.
(3)
G.W.F. Hegel, Esthétique, t . 111, 2ème
partie "Les arts romantiques (suite) La poésie",
(4)
E.-G. Craig, De l'art du théâtre, Penser
le théâtre, Circé, T.N.S., 2000
(5)
Nous préférons
cette périphrase à "nations" car "Athènes"
nest pas la Grèce, et la Commedia dellarte
est liée étroitement aux régions italiennes
où
naissent les "types de personnage".
(6)
Ainsi, Le Misanthrope
comédie au XVIIème siècle,
est plus souvent ressenti comme tragique dans les mises en
scène du XXème siècle.
(7)
Cf. Lexcellente analyse
de Bernard Dort, Le Spectateur en dialogue p
(8)
Cf. Jacques Scherrer,
La dramaturgie classique en France, Nizet, Paris, 1986,
p
(9)
Voir étude de la didascalie
initiale et de cette scène 1, Et le chapitre Pour
étudier les textes de théâtre
(10)
Il y a tension entre illusion
et distanciation bien avant que l'on associe ce dernier terme
à Brecht. Le théâtre grec est un théâtre
de distanciation avec tous
ses codes, et le théâtre classique
avec l'alexandrin. Et la querelle du Cid est en partie
fondée sur cette tension. (Cf Pour étudier
les textes de théâtre, Charvet,
Gompertz, Martin, Mortier, Pouillon, éditions
Deboeck-Duculot, 1986, pp.75 sq.)
(11)
Cf, Pour étudier
les textes de théâtre, opus cité,
p. 24 : "Une définition plus complète du fonctionnement
théâtral de la catharsis se trouvait sans doute
dans la seconde partie de la Poétique
qui ne nous est pas parvenue. À défaut,
ce sont essentiellement quelques passages du livre VIII de
la Politique [...] qui
peuvent nous donner quelque idée de
ce qu'Aristote entendait par catharsis. D'après ces
textes il semble que sous cette déno-mina-tion il ait
voulu caractériser
un processus qui ressortit beaucoup plus
à la médecine qu'à la morale ou à
la pédagogie, malgré l'interprétation
majoritaire qui en sera faite à l'époque classique.
Ce qui invite à traduire le mot plutôt
par purgation que par purification." et à l'appui
de cette thèse les auteurs ajoutent : " Que la peinture
de l'amour faite par
la tragédie vise à purifier
le spectateur de cette passion, et surtout le puisse, n'est
d'ailleurs pas évident. On sait que Louis XIV fut un
grand amateur de théâtre
et il ne semble pas que la passion amoureuse
ait été beaucoup "déracinée" en
lui !" (P.26)
(12)
Bernard DORT, La représentation
émancipée, Actes-Sud, 1988, p. 183.
(13)
Bernard DORT, La représentation
émancipée, Actes-Sud, 1988, p. 183-184.
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