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Candide de Voltaire, explication d’un extrait du chapitre 19

Candide [1], Voltaire, chapitre 19, p. 96 de l’oeuvre : « en approchant de la ville, ils rencontrèrent (…) et en pleurant, il entra dans Surinam ».(l’extrait étudié est disponible sur http://abu.cnam.fr/cgi-bin/go ?candide3,381,400)

Idée directrice :

quels sont les procédés mis en oeuvre par Voltaire pour que le lecteur s’insurge contre l’esclavage ?

1. les procédés narratifs : une certaine sobriété, des discours brefs.

2. une plaidoirie efficace : l’appel à la logique et au bon sens qui mettent en lumière l’hypocrisie des esclavagistes.

3. l’accent mis sur l’émotion (les pleurs de Candide et les exclamations dramatiques.

Situer le texte : il s’agit du début du chapitre 19. Candide découvre ici la pire des horreurs : l’esclavage. Il y avait déjà, à l’époque de Voltaire, une polémique en Europe au sujet de l’esclavage et du commerce triangulaire. Ce conflit opposait les philosophes des Lumières (Voltaire, Diderot…) et bien sûr des intérêts d’ordre politique et économique qui sévissaient avec la complicité de l’Eglise.

Le commerce triangulaire : des bateaux partaient de l’Europe vers l’Afrique afin d’acheter des esclaves et ils repartaient ensuite vers les Antilles, la Guyane et les Caraïbes où ils les échangeaient contre des produits tels que le sucre, le café et le cacao. L’esclavage ne fut aboli qu’en 1848 (dans les colonies françaises).

L’action ici se déroule à Surinam, en Guyane hollandaise. Le texte se structure en 3 mouvements principaux :
-  d’abord la surprise et l’apitoiement de Candide lors de sa rencontre avec l’esclave
-  ensuite Candide mène son enquête : il interroge l’esclave
-  enfin, on voit apparaître l’indignation de Candide.

I. LES PROCEDES NARRATIFS :

- Une première image frappante :

  • Le dénuement de l’esclave (qui est triplement démuni : « étendu par terre », n’a plus « la moitié de son habit » et il est mutilé (lignes 2 à 5).
  • Le « caleçon de toile » (l. 3) n’est pas un détail inventé par Voltaire, mais c’est une référence au « Code noir » (un ensemble d’usages dans les colonies françaises qui visaient à asseoir le pouvoir de l’Eglise, et parmi ces usages figurait l’obligation de fournir aux esclaves un habit de toile deux fois par an. Le « Code noir » est édité chez P.U.F. et disponible à l’adresse suivante http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/amsudant/guyanefr1685.htm) : ligne 12 « on nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année ».
  • Les châtiments corporels tels que les mutilations n’étaient pas rares, ils étaient monnaie courante si les esclaves essayaient de s’enfuir des plantations où on les forçait à travailler dans des conditions inhumaines : « quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe » (l. 15). Et lorsqu’un esclave avait un accident au travail, il y avait une coutume selon laquelle on devait lui couper la main ! On amputait pour éviter tout risque d’infection et de gangrène (ce qui arrivait souvent à cause des meules de canne à sucre) : « quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main » (l. 13).

- L’art de Voltaire consiste à donner la parole à la victime, à un esclave car qui mieux que lui peut expliquer aux lecteurs la cruauté que représente l’esclavage ?

  • Expliquer la phrase à la ligne 17 : « c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe ». Le consommateur, l’Européen, est aussi un complice de l’esclavage. Après avoir décrit les traitements inhumains, les châtiments, les punitions, l’esclave affirme que le plaisir des uns est dû à la souffrance des autres ! Voltaire souhaite faire réfléchir les gens qui vivent en Europe et qui pensent que l’esclavage ne les concerne pas. Pour Voltaire, chacun est responsable de la situation et chacun de son côté doit oeuvrer pour que ça change. Et cette phrase est très importante puisqu’elle va contribuer à la lutte contre l’esclavage (cf. Montesquieu, « L’Esprit des lois » - 1748).

- Question de vocabulaire :

  • « les écus patagons » (l. 19) : monnaie utilisée par les colonisateurs espagnols.
  • Les « fétiches » (l. 21) : terme qui désignait tous les objets de culte que possédaient les esclaves.

II. UNE PLAIDOIRIE EFFICACE

Ce texte vise tous les responsables de l’esclavage et du commerce triangulaire : les commerçants, les consommateurs de sucre, les pouvoirs politiques, l’Eglise…

- Expliquer la phrase : « les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous ».

Elle résume tout le discours de l’esclave : un animal serait certainement mieux traité !

- La conversion de l’esclave : « [les] Hollandais qui m’ont converti » (ligne 28). Il s’agit de sa conversion au christianisme, ce qui signifie qu’il a dû changer de religion, abandonner les croyances de ses ancêtres pour prendre les croyances des Blancs.

Le terme fétiche ici (l. 27) est employé au figuré et désigne ceux pour qui sont l’objet d’un respect injustifié. Le fait que les Chrétiens répètent aux esclaves qu’ils sont tous des descendants d’Adam démontre bien l’hypocrisie des esclavagistes, des colons blancs. Le clergé est également complice de l’esclavage car les prêtres enseignent aux esclaves qu’ils sont tous frères ou cousins, les Blancs et les Noirs, mais ils laissent les maîtres traiter leurs esclaves de façon tout à fait inhumaine.

III. L’EMOTION

Le mot « abomination » (l. 36) marque l’indignation de Candide, après sa surprise et son apitoiement face à l’esclave.

-  Une attaque contre la philosophie des optimistes : « Qu’est-ce que l’optimisme ? C’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal » (l. 28). L’optimisme est un système de croyances qui justifie de tels scandales car pour cette philosophie tout mal tend forcément vers le bien, mais comment l’esclavage pourrait-il produire un quelconque bien ?

Le choc subi par Candide face à la condition de l’esclave le conduit pour la première fois à se révolter contre l’optimisme. L’émotion culmine avec la double mention des pleurs (l. 40 « il versait des larmes » et l. 41 « en pleurant, il entra dans Surinam »).

Conclusion : 3 axes de lecture pour ce passage :

1. une constatation douloureuse : la présentation de l’esclave est faite sans apitoiement car nous avons une présentation des détails vestimentaires et des mutilations qui sont mises sur le même plan.

2. l’art d’un récit ironique : l’ironie est dans le décalage entre le constat et l’horreur de la situation décrite.

3. les éléments de la critique : l’émotion de Candide ; la dénonciation de l’esclavage (elle exploite la souffrance d’autrui) et dénonciation de la complicité de l’Eglise (le champ lexical religieux).


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par Martine - le 30 juin 2003 -


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